Les changements technologiques

Il n’y a pas si longtemps, les changements technologiques se produisaient à pas de tortue.  Jusqu’à la fin du siècle dernier, les gens pouvaient vivre toute leur vie sans jamais vraiment subir les contrecoups des vagues de changements technologiques.  Depuis un siècle cependant, les individus n’ont pas le temps de digérer un changement technologique qu’un nouveau se pointe à l’horizon.  S’il est vrai que le succès engendre le succès, le changement technologique engendre le changement technologique.

La découverte de certains principes ou techniques permet la découverte de nouvelles techniques qui rendent vétustes les premières.  Voilà bien des années que les changements technologiques ont dépassé la capacité des individus à les absorber.  Plus le siècle avance et plus le fossé se creuse entre les deux.  La technologie fait des pas de géants alors que la capacité individuelle à apprendre stagne lamentablement.  Le danger inhérent à un tel débalancement est que l’homme perde le contrôle sur le développement technologique au point d’en être totalement dépassé.

Dans les usines ou les bureaux, les technologies informatiques et l’automatisation remplacent graduellement la main-d’oeuvre.  Petit à petit, il est question que des ouvriers, à peine analphabètes fonctionnels, fassent fonctionner des systèmes qu’ils ne comprennent pas du tout et pour lesquels ils ne savent pas évaluer l’impact de leurs décisions et de leurs actions.  Il est extrêmement dangereux de mettre entre les mains de certaines personnes des technologies qui les dépassent totalement car le désastre les guette continuellement.  Si l’on désire que la technologie remplisse la fonction qui lui est dévolue, il est nécessaire de permettre aux individus touchés par celle-ci de pouvoir apprendre à la maîtriser et à l’utiliser.

Les changements technologiques sont particulièrement menaçants quand il s’agit d’emplois.  Les machines accomplissent plus de travail, en un court laps de temps, que les êtres humains.  Apprendre à vivre avec la technologie peut être apparenté à un choc culturel.  Les individus doivent s’intégrer dans une mécanique alors que la mécanique devrait s’intégrer à leur système.

Les responsables des changements technologiques sont les grands responsables des problèmes reliés aux changements.  Sans s’en rendre compte, ils s’occupent exclusivement des besoins technologiques et délaissent (dédaignent) les utilisateurs.  Eh dire qu’ils se demandent pourquoi les gens refusent d’utiliser leurs petits bijoux technologiques, leurs boîtes à miracles!

L’erreur commune consiste à prendre pour acquis que le fait d’utiliser une technologie suffira à en assurer le succès.  Ces personnes oublient que la compétence ne s’achète pas à la même enseigne que la technologie.  Comme le disait si bien un spécialiste de l’informatique dans un éditorial:  « l’utilisation d’un traitement de texte n’améliorera pas la capacité de rédaction d’un individu, tout au plus pourra-t-il produire plus vite et plus de la même chose ».  L’expression consacrée « garbage in, garbage out » traduit bien ce qui se passe lorsque les changements technologiques, ou du moins l’implantation de ces changements, se fait sans tenir compte du facteur humain.

Contrairement aux idées fort répandues, l’entreprise, bien que composée de structures et de départements, n’est pas qu’une entité sans vie ou une entité mécanique.  Qu’on le veuille ou non, l’entreprise est un organisme vivant qui naît, se développe et un jour disparaît.  La plupart des gestionnaires ne participent qu’à une ou deux phases de la vie de l’entreprise.  En fait, la très grande majorité des gestionnaires n’assiste qu’à la phase de développements lents que l’on appelle « maturité de l’entreprise ».

Si, pour bon nombre d’années, les changements organisationnels et les changements de marché prenaient des éternités à se produire, il n’en est plus tout à fait ainsi depuis quelques temps.  L’entreprise, l’organisme, se considérait comme immunisé contre toute agression et les gestionnaires entrevoyaient leur « futur » comme du « pareil au même » mais « seulement meilleur ».  Tel un organisme qui croît, les gestionnaires croyaient pouvoir, à l’instar de leurs prédécesseurs, monter lentement mais sûrement dans la hiérarchie de l’entreprise et ainsi bénéficier de plus de pouvoir et d’une meilleure rémunération.

L’ère dans laquelle nous vivons n’allait cependant pas permettre aux gestionnaires de savourer tranquillement le fruit d’années de labeur.  Comme un organisme vivant qui doit se défendre contre des virus de toutes sortes, l’entreprise est sollicitée de toutes parts.  Les employés réclament toujours plus et ne se contentent plus d’obéir à des ordres comme des automates.  Plusieurs d’entre-eux désirent participer à la prise de décision et ainsi avoir un mot à dire quant à leur « futur ».  Les clients quant à eux se font de plus en plus exigeants.  Ils en ont assez des produits ne rencontrant pas leurs attentes, des délais de livraison non respectés ou des prix exorbitants.

À toutes ces attaques vient s’ajouter une concurrence féroce qui s’exerce maintenant à l’échelle internationale.  Bien peu d’entreprises peuvent maintenant se contenter de desservir leur marché local, souvent fort lucratif, sans tenir compte de la concurrence qui leur vient tant d’Europe que d’Asie ou des pays du Tiers-Monde.

Dans un tel contexte, l’entreprise doit compter principalement sur ses gestionnaires pour faire face à toutes ces formes d’agression qui la confrontent.  Mais le gestionnaire est-il en mesure de répondre adéquatement aux attentes de l’entreprise?  Il a été formé pour gérer la « stabilité » même dans l’optique de la croissance de l’entreprise; saura-t-il rechercher les outils dont il a besoin et saura-t-il les utiliser?